ethica

Spinozas ethics and various translations, edited for easy post processing.
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4pr.md (8753B)


  1 Ce que j'appelle esclavage, c'est l'impuissance de l'homme à gouverner et à
  2 contenir ses passions. L'homme en effet, quand il est soumis à ses passions, ne
  3 se possède plus; livré à la fortune, il en est dominé à ce point que tout en
  4 voyant le mieux il est souvent forcé de faire le pire. J'ai dessein d'exposer
  5 dans cette quatrième partie la cause de cet esclavage, et de dire aussi ce qu'il
  6 y a de bon et ce qu'il y a de mauvais dans les passions. Mais avant d'entrer en
  7 matière, il convient de dire quelques mots sur la perfection et l'imperfection,
  8 ainsi que sur le bien et le mal. Celui qui après avoir résolu de faire un
  9 certain ouvrage est parvenu à l'accomplir, à le parfaire, dira que son ouvrage
 10 est parfait, et quiconque connaît ou croit connaître l'intention de l'auteur et
 11 l'objet qu'il se proposait dira exactement comme lui. Par exemple, si une
 12 personne vient à voir quelque construction (et je la suppose inachevée) et
 13 qu'elle sache que l'intention de l'architecte a été de bâtir une maison, elle
 14 dira que cette maison est imparfaite; elle l'appellera parfaite, au contraire,
 15 aussitôt qu'elle reconnaîtra que l'ouvrage a été conduit jusqu'au point où il
 16 remplit la destination qu'on lui voulait donner. Admettez maintenant que cette
 17 personne ait devant les yeux un ouvrage tel qu'elle n'en a jamais vu de
 18 semblable et qu'elle ne connaisse pas l'intention de l'ouvrier; elle ne pourra
 19 dire si cet ouvrage est achevé ou inachevé, parfait ou imparfait. Voilà quelle a
 20 été, à ce qu'il semble, la première signification de ces mots. Mais quand les
 21 hommes ont commencé à se former des idées universelles, à concevoir des types
 22 divers de maisons, d'édifices, de tours, etc., et à mettre certains types
 23 au-dessus des autres, il est arrivé que chacun a donné à un ouvrage le nom de
 24 parfait, quand il lui a paru conforme à l'idée universelle qu'il s'était formée,
 25 et celui d'imparfait, au contraire, quand il ne lui a pas paru complètement
 26 conforme à l'exemplaire qu'il avait conçu; et cela, bien que cet ouvrage fût aux
 27 yeux de l'auteur parfaitement accompli. Telle est, à n'en pas douter, la raison
 28 qui explique pourquoi l'on donne communément le nom de parfaites ou
 29 d'imparfaites aux choses de la nature, lesquelles ne sont pourtant pas l'ouvrage
 30 de la main des hommes. Car les hommes ont coutume de se former des idées
 31 universelles
 32 
 33 tant des choses de la nature que de celles de l'art, et ces idées deviennent
 34 pour eux comme les modèles des choses. Or, comme ils sont persuadés d'ailleurs
 35 que la nature ne fait rien que pour une certaine fin, ils s'imaginent qu'elle
 36 contemple ces modèles et les imite dans ses ouvrages. C'est pourquoi, quand ils
 37 voient un être se former dans la nature, qui ne cadre pas avec l'exemplaire
 38 idéal qu'ils ont conçu d'un être semblable, ils croient que la nature a été en
 39 défaut, qu'elle a manqué son ouvrage, qu'elle l'a laissé imparfait. Nous voyons
 40 donc que l'habitude où sont les hommes de donner aux choses le nom de parfaites
 41 ou d'imparfaites est fondée sur un préjugé plutôt que sur une vraie connaissance
 42 de la nature. Nous avons montré, en effet, dans l'appendice de la première
 43 partie, que la nature n'agit jamais pour une fin. Cet être éternel et infini que
 44 nous nommons Dieu ou nature agit comme il existe, avec une égale nécessité. La
 45 nécessité qui le fait être est la même qui le fait agir (Propos. 16, part. 1).
 46 La raison donc ou la cause par laquelle il agit, et par laquelle il existe, est
 47 donc une seule et même raison, une seule et même cause. Or, comme il n'existe
 48 pas à cause d'une certaine fin, ce n'est pas non plus pour une fin qu'il agit.
 49 Il est lui-même le principe de l'action comme il est celui de l'existence, et
 50 n'a rien à voir avec aucune fin. Cette espèce de cause, qu'on appelle finale,
 51 n'est rien autre chose que l'appétit humain, en tant qu'on le considère comme le
 52 principe ou la cause principale d'une certaine chose. Par exemple, quand nous
 53 disons que la cause finale d'une maison c'est de se loger, nous n'entendons rien
 54 de plus par là sinon que l'homme, s'étant représenté les avantages de la vie
 55 domestique, a eu le désir de bâtir une maison. Ainsi donc cette cause finale
 56 n'est rien de plus que le désir particulier qu'on vient de dire, lequel est
 57 vraiment la cause efficiente de la maison; et cette cause est pour les hommes la
 58 cause première, parce qu'ils sont dans une ignorance commune des causes de leurs
 59 appétits. Ils ont bien conscience, en effet, comme je l'ai souvent répété, de
 60 leurs actions et de leurs désirs, mais ils ne connaissent pas les causes qui les
 61 déterminent à désirer telle ou telle chose. Quant à cette pensée du vulgaire,
 62 que la nature est quelquefois en défaut, qu'elle manque son ouvrage et produit
 63 des choses imparfaites, je la mets au nombre de ces chimères dont j'ai traité
 64 dans l'appendice de la première partie. Ainsi donc la perfection et
 65 l'imperfection ne sont véritablement que des façons de penser, des notions que
 66 nous sommes accoutumés à nous faire en comparant les uns aux autres les
 67 individus d'une même espèce ou d'un même genre, et c'est pour cela que j'ai dit
 68 plus haut (Déf. 6, part. 2) que réalités et perfection étaient pour moi la même
 69 chose. Nous sommes habitués en effet à rapporter tous les individus de la nature
 70 à un seul genre, auquel on donne le nom de généralissime, savoir, la notion de
 71 l'être qui embrasse d'une manière absolue tous les individus de la nature. Quand
 72 donc nous rapportons les individus de la nature à ce genre unique, et qu'en les
 73 comparant les uns aux autres nous reconnaissons que ceux-ci ont plus d'entité ou
 74 de réalité que ceux-là, nous disons qu'ils ont plus de perfection; et quand nous
 75 attribuons à certains individus quelque chose qui implique une négation, comme
 76 une limite, un terme, une certaine impuissance, etc., nous les appelons
 77 imparfaits, par cette seule raison qu'ils n'affectent pas notre âme de la même
 78 manière que ceux que nous nommons parfaits; et ce n'est point à dire pour cela
 79 qu'il leur manque quelque chose qui soit compris dans leur nature, ou que la
 80 nature ait manqué son ouvrage. Rien en effet ne convient à la nature d'une chose
 81 que ce qui résulte nécessairement de la nature de sa cause efficiente, et tout
 82 ce qui résulte nécessairement de la nature d'une cause efficiente se produit
 83 nécessairement. Le bien et le mal ne marquent non plus rien de positif dans les
 84 choses considérées en elles-mêmes, et ne sont autre chose que des façons de
 85 penser, ou des notions que nous formons par la comparaison des choses. Une seule
 86 et même chose en effet peut en même temps être bonne ou mauvaise ou même
 87 indifférente. La musique, par exemple, est bonne pour un mélancolique qui se
 88 lamente sur ses maux; pour un sourd, elle n'est ni bonne ni mauvaise. Mais, bien
 89 qu'il en soit ainsi, ces mots de bien et de mal, nous devons les conserver.
 90 Désirant en effet nous former de l'homme une idée qui soit comme un modèle que
 91 nous puissions contempler, nous conserverons à ces mots le sens que nous venons
 92 de dire. J'entendrai donc par bien, dans la suite de ce traité, tout ce qui est
 93 pour nous un moyen certain d'approcher de plus en plus du modèle que nous nous
 94 formons de la nature humaine; par mal, au contraire, ce qui nous empêche de
 95 l'atteindre. Et nous dirons que les hommes sont plus ou moins parfaits, plus ou
 96 moins imparfaits suivant qu'ils se rapprochent ou s'éloignent plus ou moins de
 97 ce même modèle. Il est important de remarquer ici que quand je dis qu'une chose
 98 passe d'une moindre perfection à une perfection plus grande, ou réciproquement,
 99 je n'entends pas qu'elle passe d'une certaine essence, d'une certaine forme, à
100 une autre (supposez, en effet, qu'un cheval devienne un homme ou un insecte:
101 dans les deux cas, il est également détruit); j'entends par là que nous
102 concevons la puissance d'agir de cette chose, en tant qu'elle est comprise dans
103 sa nature, comme augmentée ou diminuée. Ainsi donc, en général, j'entendrai par
104 perfection d'une chose sa réalité; en d'autres termes, son essence en tant que
105 cette chose existe et agit d'une manière déterminée. Car on ne peut pas dire
106 d'une chose qu'elle soit plus parfaite qu'une autre parce qu'elle persévère
107 pendant plus longtemps dans l'existence. La durée des choses, en effet, ne peut
108 se déterminer d'après leur essence; l'essence des choses n'enveloppe aucune
109 durée fixe et déterminée; mais chaque chose, qu'elle soit plus parfaite ou
110 qu'elle le soit moins, tend à persévérer dans l'être avec la même force par
111 laquelle elle a commencé d'exister; de façon que sous ce point de vue toutes
112 choses sont égales.
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