ethica

Spinozas ethics and various translations, edited for easy post processing.
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  1 Cela se conçoit plus clairement encore par ce qui a été dit dans le scholie de
  2 la Propos. 7, part. 2, savoir, que l'âme et le corps sont une seule et même
  3 chose, qui est conçue tantôt sous l'attribut de la pensée, tantôt sous celui de
  4 l'étendue. D'où il arrive que l'ordre, l'enchaînement des choses, est
  5 parfaitement un, soit que l'on considère la nature sous tel attribut ou sous tel
  6 autre, et partant, que l'ordre des actions et des passions de notre corps et
  7 l'ordre des actions et des passions de l'âme sont simultanés de leur nature.
  8 C'est ce qui résulte aussi d'une façon évidente de la démonstration de la
  9 Propos. 7, partie 2. Mais, quelle que soit la force de ces preuves, et bien
 10 qu'il ne reste véritablement aucune raison de douter encore, j'ai peine à croire
 11 que les hommes puissent être amenés à peser avec calme mes démonstrations, à
 12 moins que je ne les confirme par l'expérience; tant est grande chez eux cette
 13 conviction, que c'est par la seule volonté de l'âme que le corps est mis tantôt
 14 en mouvement, tantôt en repos, et qu'il exécute enfin un grand nombre
 15 d'opérations qui s'accomplissent au gré de l'âme et sont l'ouvrage de la pensée.
 16 Personne, en effet, n'a déterminé encore ce dont le corps est capable; en
 17 d'autres termes, personne n'a encore appris de l'expérience ce que le corps peut
 18 faire et ce qu'il ne peut pas faire, par les seules lois de la nature corporelle
 19 et sans
 20 
 21 recevoir de l'âme aucune détermination. Et il ne faut point s'étonner de cela,
 22 puisque personne encore n'a connu assez profondément l'économie du corps humain
 23 pour être en état d'en expliquer toutes les fonctions; et je ne parle même pas
 24 ici de ces merveilles qu'on observe dans les animaux et qui surpassent de
 25 beaucoup la sagacité des hommes, ni de ces actions des somnambules qu'ils
 26 n'oseraient répéter durant la veille: toutes choses qui montrent assez que le
 27 corps humain, par les seules lois de la nature, est capable d'une foule
 28 d'opérations qui sont pour l'âme jointe à ce corps un objet d'étonnement.
 29 Ajoutez encore que personne ne sait comment et par quels moyens l'âme meut le
 30 corps, ni combien de degrés de mouvement elle lui peut communiquer, ni enfin
 31 avec quelle rapidité elle est capable de le mouvoir. D'où il suit que, quand les
 32 hommes disent que telle ou telle action du corps vient de l'âme et de l'empire
 33 qu'elle a sur les organes, ils ne savent vraiment ce qu'ils disent, et ne font
 34 autre chose que confesser en termes flatteurs pour leur vanité qu'ils ignorent
 35 la véritable cause de cette action et en sont réduits à l'admirer. Mais,
 36 diront-ils, que nous sachions ou que nous ignorions par quels moyens l'âme meut
 37 le corps, nous savons du moins par expérience que si l'âme humaine n'était pas
 38 disposée à penser, le corps resterait dans l'inertie. Notre propre expérience
 39 nous apprend encore qu'un grand nombre d'actions, comme parler et se taire, sont
 40 entièrement au pouvoir de l'âme, et par conséquent nous devons croire qu'elles
 41 dépendent de sa volonté. Je répondrai en demandant à mon tour, premièrement, si
 42 nous ne savons pas par expérience que l'âme est incapable de penser quand le
 43 corps est dans l'inertie; car enfin, aussitôt que le corps est endormi, l'âme ne
 44 tombe-t-elle pas dans le sommeil ? et conserve-t-elle le pouvoir de penser
 45 qu'elle avait durant la veille ? Ce n'est pas tout; je crois qu'il n'est
 46 personne qui n'ait éprouvé que l'âme n'est pas toujours également propre à
 47 penser à un même objet; mais à mesure que le corps est mieux disposé à ce que
 48 l'image de telle ou telle chose soit excitée en lui, l'âme est plus propre à en
 49 faire l'objet de sa contemplation. On répondra sans doute qu'il est impossible
 50 de déduire des seules lois de la nature corporelle les causes des édifices, des
 51 peintures et de tous les ouvrages de l'art humain, et que le corps humain, s'il
 52 n'était déterminé et guidé par l'âme, serait incapable, par exemple, de
 53 construire un temple. Mais j'ai déjà montré que ceux qui parlent ainsi ne savent
 54 pas ce dont le corps est capable, ni ce qui peut se déduire de la seule
 55 considération de sa nature; et l'expérience leur fait bien voir que beaucoup
 56 d'opérations s'accomplissent par les seules lois de la nature, qu'ils auraient
 57 jugées impossibles sans la direction de l'âme, comme les actions que font les
 58 somnambules en dormant et dont ils sont tout étonnés quand ils se réveillent.
 59 J'ajoute enfin que le mécanisme du corps humain est fait avec un art qui
 60 surpasse infiniment l'industrie humaine; et, sans vouloir ici faire usage de
 61 cette proposition que j'ai démontrée plus haut, savoir, que de la nature
 62 considérée sous un attribut quelconque il résulte une infinité de choses, je
 63 passe immédiatement à la seconde objection qu'on m'adresse. Certes, j'accorderai
 64 volontiers que les choses humaines en iraient bien
 65 
 66 mieux, s'il était également au pouvoir de l'homme et de se taire et de parler;
 67 mais l'expérience est là pour nous enseigner, malheureusement trop bien, qu'il
 68 n'y a rien que l'homme gouverne moins que sa langue, et que la chose dont il est
 69 le moins capable, c'est de modérer ses appétits; d'où il arrive que la plupart
 70 se persuadent que nous ne sommes libres qu'à l'égard des choses que nous
 71 désirons faiblement, par la raison que l'appétit qui nous porte vers ces choses
 72 peut aisément être comprimé par le souvenir d'un autre objet que notre mémoire
 73 nous rappelle fréquemment; et ils croient au contraire que nous ne sommes point
 74 libres à l'égard des choses que nous désirons avec force et que le souvenir d'un
 75 autre objet ne peut nous faire cesser d'aimer. Mais il est indubitable que rien
 76 n'empêcherait ces personnes de croire que nos actions sont toujours libres, si
 77 elles ne savaient pas par expérience qu'il nous arrive souvent de faire telle
 78 action dont nous nous repentons ensuite, et souvent aussi, quand nous sommes
 79 agités par des passions contraires, de voir le meilleur et de faire le pire.
 80 C'est ainsi que l'enfant s'imagine qu'il désire librement le lait qui le
 81 nourrit; s'il s'irrite, il se croit libre de chercher la vengeance; s'il a peur,
 82 libre de s'enfuir. C'est encore ainsi que l'homme ivre est persuadé qu'il
 83 prononce en pleine liberté d'esprit ces mêmes paroles qu'il voudrait bien
 84 retirer ensuite, quand il est redevenu lui-même; que l'homme en délire, le
 85 bavard, l'enfant et autres personnes de cette espèce sont convaincues qu'elles
 86 parlent d'après une libre décision de leur âme, tandis qu'il est certain
 87 qu'elles ne peuvent contenir l'élan de leur parole. Ainsi donc, l'expérience et
 88 la raison sont d'accord pour établir que les hommes ne se croient libres qu'à
 89 cause qu'ils ont conscience de leurs actions et ne l'ont pas des causes qui les
 90 déterminent, et que les décisions de l'âme ne sont rien autre chose que ses
 91 appétits, lesquels varient par suite des dispositions variables du corps.
 92 Chacun, en effet, se conduit en toutes choses suivant la passion dont il est
 93 affecté: ceux qui sont livrés au conflit de plusieurs passions contraires ne
 94 savent trop ce qu'ils veulent; et enfin, si nous ne sommes agités d'aucune
 95 passion, la moindre impulsion nous pousse çà et là en des directions diverses.
 96 Or, il résulte clairement de tous ces faits que la décision de l'âme et
 97 l'appétit ou détermination du corps sont choses naturellement simultanées, ou,
 98 pour mieux dire, sont une seule et même chose, que nous appelons décision quand
 99 nous la considérons sous le point de vue de la pensée et l'expliquons par cet
100 attribut, et détermination quand nous la considérons sous le point de vue de
101 l'étendue et l'expliquons par les lois du mouvement et du repos; mais tout cela
102 deviendra plus clair encore par la suite de ce traité. Ce que je veux surtout
103 qu'on remarque ici avec une attention particulière, c'est que nous ne pouvons
104 rien faire par la décision de l'âme qu'à l'aide de la mémoire. Par exemple, nous
105 ne pouvons prononcer une parole qu'à condition de nous en souvenir. Or, il ne
106 dépend évidemment pas du libre pouvoir de l'âme de se souvenir d'une chose ou de
107 l'oublier. Aussi pense-t-on que cela seulement est au pouvoir de notre âme,
108 savoir, de nous taire ou de parler à volonté sur une chose que la mémoire nous
109 rappelle. Mais, en vérité, quand nous rêvons que nous parlons, ne croyonsnous
110 pas que nous prononçons certaines paroles en vertu d'une libre décision de l'âme
111 ? et cependant nous ne parlons effectivement pas; ou, si nous parlons, c'est par
112 un mouvement spontané de notre corps. Nous rêvons aussi quelquefois que nous
113 tenons certaines choses cachées en vertu d'une décision semblable à celle qui
114 nous fait taire ces choses durant la veille. Enfin nous croyons en songe faire
115 librement des actions qu'éveillés nous n'oserions pas accomplir; et puisqu'il en
116 est ainsi, je voudrais bien savoir s'il faut admettre dans l'âme deux espèces de
117 décisions, savoir, les décisions fantastiques et les décisions libres. Que si on
118 ne veut pas extravaguer à ce point, il faut nécessairement accorder que cette
119 décision de l'âme que nous croyons libre n'est véritablement pas distinguée de
120 l'imagination ou de la mémoire, qu'elle n'est au fond que l'affirmation que
121 toute idée, en tant qu'idée, enveloppe nécessairement (voir la Propos. 49,
122 partie 2). Par conséquent, ces décisions de l'âme naissent en elle avec la même
123 nécessité que les idées des choses qui existent actuellement. Et tout ce que je
124 puis dire à ceux qui croient qu'ils peuvent parler, se taire, en un mot, agir,
125 en vertu d'une libre décision de l'âme, c'est qu'ils rêvent les yeux ouverts.
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