ethica

Spinozas ethics and various translations, edited for easy post processing.
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4pr.md (8143B)


  1 J'appelle Servitude l'impuissance de l'homme à gouverner et réduire ses
  2 affections; soumis aux affections, en effet, l'homme ne relève pas de lui-même,
  3 mais de la fortune, dont le pouvoir est tel sur lui que souvent il est
  4 contraint, voyant le meilleur, de faire le pire. Je me suis proposé, dans cette
  5 Partie, d'expliquer cet état par sa cause et de montrer, en outre, ce qu'il y a
  6 de bon et de mauvais dans les affections. Avant de commencer, toutefois, il
  7 convient de présenter quelques observations préliminaires sur la perfection et
  8 l'imperfection et sur le bien et le mal.
  9 
 10 Qui a résolu de faire une chose et l'a parfaite, son œuvre est parfaite, non
 11 seulement à l'en croire, mais au jugement de quiconque sait droitement ou croit
 12 savoir la pensée de l'Auteur et son but. Si, par exemple, on voit une œuvre (que
 13 je suppose n'être pas achevée) et si l'on sait que le but de l'Auteur est
 14 d'édifier une maison, on dira que la maison est imparfaite, et parfaite au
 15 contraire sitôt qu'on la verra portée au point d'achèvement que son Auteur avait
 16 résolu de lui faire atteindre. Mais, si l'on voit une œuvre sans avoir jamais vu
 17 rien de semblable et qu'on ignore la pensée de l'artisan, certes on ne pourra
 18 savoir si elle est parfaite ou imparfaite. Telle paraît être la première
 19 signification de ces vocables. Quand, toutefois, les hommes eurent commencé de
 20 former des idées générales et de se représenter par la pensée des modèles de
 21 maisons, d'édifices, de tours, etc., comme aussi de préférer certains modèles à
 22 d'autres, il est advenu que chacun appela parfait ce qu'il voyait s'accorder
 23 avec l'idée générale formée par lui des choses de même sorte, et imparfait au
 24 contraire ce qu'il voyait qui était moins conforme au modèle conçu par lui,
 25 encore que l'artisan eût entièrement exécuté son propre dessein. Il ne paraît
 26 pas qu'il y ait d'autre raison pourquoi l'on nomme parfaites ou imparfaites les
 27 choses de la nature, c'est-à-dire non faites par la main de l'homme; les hommes,
 28 en effet, ont accoutumé de former tant des choses naturelles que des produits de
 29 leur art propre, des idées générales, qu'ils tiennent pour des modèles; ils
 30 croient que la Nature y a égard (suivant leur opinion elle n'agit jamais que
 31 pour une fin) et se les propose comme modèles. Lors donc qu'ils voient se faire,
 32 dans la Nature, quelque chose de peu conforme au modèle par eux conçu pour une
 33 chose de même sorte, ils croient que la Nature elle-même s'est trouvée en défaut
 34 ou a péché, et qu'elle a laissé imparfaite son œuvre. Ainsi voyons-nous les
 35 hommes appeler coutumièrement parfaites ou imparfaites les choses naturelles,
 36 plus en vertu d'un préjugé que par une vraie connaissance de ces choses. Nous
 37 l'avons montré en effet dans l'Appendice de la Première Partie, la Nature n'agit
 38 pas pour une fin; cet Être éternel et infini que nous appelons Dieu ou la
 39 Nature, agit avec la même nécessité qu'il existe. Car la même nécessité de
 40 nature par laquelle il existe, est celle aussi, nous l'avons fait voir (*Prop.
 41 16, p. I*), par laquelle il agit. Donc la raison, ou la cause, pourquoi Dieu, ou
 42 la Nature, agit et pourquoi il existe est une et toujours la même. N'existant
 43 pour aucune fin, il n'agit donc aussi pour aucune; et comme son existence, son
 44 action aussi n'a ni principe, ni fin. (Ce qu'on appelle cause finale n'est
 45 d'ailleurs rien que l'appétit humain en tant qu'il est considéré comme le
 46 principe ou la cause primitive d'une chose. Quand, par exempte, nous disons que
 47 l'habitation a été la cause finale de tette ou telle maison, certes nous
 48 n'entendons rien d'autre sinon qu'un homme, ayant imaginé les avantages de la
 49 vie de maison, a eu l'appétit de construire une maison. L'habitation donc, en
 50 tant qu'elle est considérée comme une cause finale, n'est rien de plus qu'un
 51 appétit singulier, et cet appétit est en réalité une cause efficiente,
 52 considérée comme première, parce que les hommes ignorent communément les causes
 53 de leurs appétits. Ils sont en effet, je l'ai dit souvent, conscients de leurs
 54 actions et appétits, mais ignorants des causes par où ils sont déterminés à
 55 appéter quelque chose. Pour ce qu'on dit vulgairement, que la Nature est en
 56 défaut ou pèche parfois et produit des choses imparfaites, je le range au nombre
 57 des propos que j'ai examinés dans l'Appendice de la Première Partie. La
 58 perfection donc et l'imperfection ne sont en réalité que des modes de penser, je
 59 veux dire des notions que nous avons accoutumé de forger parce que nous
 60 comparons entre eux les individus de même espèce ou de même genre; à cause de
 61 quoi, j'ai dit plus haut (*Défin. 6, p. II*) que par perfection et réalité
 62 j'entendais la même chose. Nous avons coutume en effet de ramener tous les
 63 individus de la Nature à un genre unique appelé généralissime, autrement dit, à
 64 la notion de l'Être qui appartient à tous les individus de la Nature absolument.
 65 En tant donc que nous ramenons les individus de la Nature à ce genre et les
 66 comparons entre eux, et dans la mesure où nous trouvons que les uns ont plus
 67 d'entité ou de réalité que les autres, nous disons qu'ils sont plus parfaits les
 68 uns que les autres, et en tant que nous leur attribuons quelque chose qui, telle
 69 une limite, une fin, une impuissance, enveloppe une négation, nous les appelons
 70 imparfaits, parce qu'ils n'affectent pas notre Âme pareillement à ceux que nous
 71 appelons parfaits, et non parce qu'il leur manque quelque chose qui leur
 72 appartienne ou que la Nature ait péché. Rien en effet n'appartient à la nature
 73 d'une chose, sinon ce qui suit de la nécessité de la nature d'une cause
 74 efficiente, et tout ce qui suit de la nécessité de la nature d'une cause
 75 efficiente arrive nécessairement.
 76 
 77 Quant au bon et au mauvais, ils n'indiquent également rien de positif dans les
 78 choses, considérées du moins en elles-mêmes, et ne sont autre chose que des
 79 modes de penser ou des notions que nous formons parce que nous comparons les
 80 choses entre elles. Une seule et même chose peut être dans le même temps bonne
 81 et mauvaise et aussi indifférente, Par exemple la Musique est bonne pour le
 82 Mélancolique, mauvaise pour l'Affligé; pour le Sourd, elle n'est ni bonne ni
 83 mauvaise. Bien qu'il en soit ainsi, cependant il nous faut conserver ces
 84 vocables. Désirant en effet former une idée de l'homme qui soit, comme un modèle
 85 de la nature humaine placé devant nos yeux, il nous sera utile de conserver ces
 86 vocables dans le sens que j'ai dit. J'entendrai donc par bon dans ce qui va
 87 suivre, ce que nous savons avec certitude qui est un moyen de nous rapprocher de
 88 plus en plus du modèle de la nature humaine que nous nous proposons. Par
 89 mauvais, au contraire, ce que nous savons avec certitude qui nous empêche de
 90 reproduire ce modèle. Nous dirons, en outre, les hommes plus ou moins parfaits,
 91 suivant qu'ils se rapprocheront plus ou moins de ce même modèle. Il faut
 92 l'observer avant tout en effet, si je dis que quelqu'un passe d'une moindre à
 93 une plus grande perfection, ou inversement, je n'entends point par là que d'une
 94 essence ou forme il se mue en une autre. Un cheval, par exemple, est détruit
 95 aussi bien s'il se mue en homme que s'il se mue en insecte; c'est sa puissance
 96 d'agir, en tant qu'elle est ce qu'on entend par sa nature, que nous concevons
 97 comme accrue ou diminuée. Par perfection en général enfin j'entendrai, comme je
 98 l'ai dit, la réalité, c'est-à-dire l'essence d'une chose quelconque en tant
 99 qu'elle existe et produit quelque effet en une certaine manière, n'ayant nul
100 égard à sa durée. Nulle chose singulière en effet ne peut être dite plus
101 parfaite, pour la raison qu'elle a persévéré plus longtemps dans l'existence;
102 car la durée des choses ne peut être déterminée par leur essence, puisque
103 l'essence des choses n'enveloppe aucun temps certain et déterminé d'existence,
104 mais une chose quelconque, qu'elle soit plus ou moins parfaite, pourra
105 persévérer toujours dans l'existence avec la même force par quoi elle a commencé
106 d'exister, de sorte que toutes sont égales en cela.
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